Je relaie bien
volontiers l’article
de Gil Rivière-Wekstein, « Pesticides et suicides : le
projecteur vise à côté », paru le 13 octobre 2026 sur le
site agriculture et environnement (A&E). Une
étude de l’université de Poitiers affirme avoir établi un lien
statistique entre l’usage des pesticides et les tentatives de
suicide dans le monde agricole.
Décryptage
Le
24 septembre 2026, Armand Chatard, professeur de psychologie à
l’université de Poitiers, a présenté à l’AFP son étude
publiée le 4 septembre dans la revue BMC
Public Health.
Selon lui, cette étude, qui envoie « un
signal clair »,
serait « une
brique supplémentaire dans un faisceau de preuves qui devient de
plus en plus important au niveau international, notamment depuis une
méta-analyse, publiée en 2023 »,
qui aurait permis « de
conclure à un effet nocif de l’exposition aux pesticides sur la
dépression et le suicide ».
Et il enfonce le clou : « Toutes
choses égales par ailleurs, la fréquence des comportements
suicidaires est plus importante dans les départements où on épand
plus de pesticides. »
Le communiqué
du CNRS avance un chiffre : quand l’indicateur de
traitements augmente d’une unité, le taux de tentatives de suicide
hospitalisées serait supérieur « d’environ
10 % en 2020 et 8 % en 2021 et 2022 ».
Chacune de ces affirmations va au-delà de ce que démontre l’étude.
Pire encore, certaines se trouvent contredites par l’étude
elle-même. Face au drame des suicides d’agriculteurs, la manière
dont ce travail a été présenté au public pose un grave problème.
Ce que l’on
sait du suicide agricole
Le
suicide agricole est une réalité sérieuse, dramatique et largement
documentée.
Il
est suivi depuis 2011 par Santé publique France et la Mutualité
sociale agricole (MSA), et a fait l’objet d’un rapport
du Sénat en 2021. Les chiffres sont alarmants : en 2022, le
risque de décès par suicide des assurés agricoles de 15 à 64 ans
dépassait de 46 % celui des autres assurés, et de 57 %
chez les exploitants. Mis bout à bout, les éléments disponibles
brossent un tableau évident. Les agriculteurs qui se suicident le
plus sont des éleveurs qui utilisent peu de pesticides (jusqu’à
+56 % en lait et +127 % en viande selon les années), et
des retraités (+77 % en 2022 chez les 65 ans et plus), qui n’en
utilisent plus. Et toutes les institutions qui étudient ce drame
depuis quinze ans, de Santé publique France à la MSA en passant par
le Sénat, décrivent des causes multiples, où prévalent la
détresse économique, l’isolement et l’épuisement. Aussi,
braquer le projecteur sur les pesticides, alors que rien de ce que
l’on sait du suicide agricole n’y invite, revient à ajouter de
la confusion sur un sujet déjà suffisamment complexe. Et c’est
d’autant plus affligeant que la solidité de l’étude est, elle
aussi, largement contestable.
Une étude prudente, un auteur qui ne l’est pas
Le
principe de l’étude est simple. Pour chaque département, sur les
années 2020, 2021 et 2022, les auteurs ont mis en regard deux
données : l’intensité d’utilisation des pesticides,
mesurée par l’indicateur de fréquence de traitements (IFT) du
ministère de l’Agriculture, et le nombre de tentatives de suicide
ayant conduit à une hospitalisation parmi les affiliés de la MSA.
Braquer
le projecteur sur les pesticides, alors que rien de ce que l’on
sait du suicide agricole n’y invite, revient à ajouter de la
confusion sur un sujet déjà suffisamment complexe
A&E
a vérifié les calculs : les chiffres sont exacts et l’article
scientifique bien plus mesuré que les déclarations d’Armand
Chatard, puisqu’il précise avoir comparé des territoires et non
des personnes, avertit que ses chiffres ne disent rien du risque
individuel et consacre de longs paragraphes à ses limites. De même,
il ne mentionne aucune méta-analyse montrant un effet des pesticides
sur le suicide, et va jusqu’à reconnaître que les comportements
suicidaires ont été « comparativement
moins étudiés »,
la seule synthèse récemment publiée portant sur la dépression.
Aussi, affirmer à la presse qu’une méta-analyse aurait permis de
« conclure
à un effet nocif de l’exposition aux pesticides sur la dépression
et le suicide »,
c’est forcer la littérature scientifique à dire ce que l’article
lui-même ne se permet pas.
Un résumé démenti par ses propres annexes
Mais
le plus grave est ailleurs. Le résumé de l’étude affirme que,
quelle que soit la façon de faire les calculs, le lien reste solide.
Or, ses propres annexes disent exactement le contraire. Ainsi, pour
l’année 2022, dès que l’on tient compte du chômage, de la
pauvreté et du caractère rural des départements, l’écart
attribué aux pesticides tombe à 4 %. Et pire, l’incertitude
autour de ce chiffre devient telle que les données sont parfaitement
compatibles avec l’absence de tout lien. C’est ce qu’on appelle
un résultat statistiquement non significatif. L’affirmation
« toutes
choses égales par ailleurs »
du professeur Chatard ne tient donc pas, à commencer dans ses
propres données.
Et
ce n’est pas tout. Les départements qui utilisent beaucoup de
pesticides en 2020 sont quasiment les mêmes en 2021 et en 2022, les
auteurs ayant en réalité regardé trois fois la même carte. A&E
a repris leurs données pour poser une question simple : quand
l’IFT d’un même département varie d’une année sur l’autre,
les tentatives de suicide varient-elles dans le même sens ?
Résultat : aucun lien statistique n’apparaît. L’association
n’existe que lorsqu’on compare les départements entre eux mais
elle disparaît si l’on compare chaque département à lui-même.
Cela ne prouve pas que les pesticides sont sans effet, car trois ans
est un laps de temps court. Mais cela montre que le « signal »
de l’étude vient des différences durables entre territoires, et
non d’une relation entre les traitements et les tentatives de
suicides.
Tout repose
en partie sur la Gironde
Cela
se corse si l’on braque le projecteur sur la Gironde. Son
indicateur de traitements atteint 8,1, très loin devant le deuxième
département, les Deux-Sèvres, à 5,6. Dans un calcul de ce type, un
point aussi éloigné des autres pèse beaucoup plus lourd sur le
résultat. La Gironde est d’ailleurs le département qui influence
le plus le résultat, pour chacune des trois années.
Sans
la Gironde, l’effet passe d’environ 8 % à environ 5 %
en 2021 et 2022, et bascule dans la zone du statistiquement non
significatif, devenant trop incertain pour confirmer le lien. Sur les
trois années, il n’en reste alors qu’une seule - 2020 -, où
l’association tienne encore. Un seul département suffit par
conséquent à faire vaciller le « signal
clair ».
Or,
la Gironde ne se distingue pas seulement par ses traitements. Son
agriculture dominée par une viticulture en difficulté a poussé en
décembre 2022 la préfète Fabienne Buccio à réunir une cellule de
crise pour faire face à l’urgence sociale vécue par de nombreux
viticulteurs, avec la participation de la MSA. Rien ne permet
cependant d’affirmer que cette crise explique à elle seule les
tentatives de suicide observées en Gironde. Mais l’étude ignore
cette réserve, préférant ne voir qu’un département qui traite
beaucoup et où les tentatives sont nombreuses, dans l’incapacité
de dire si les secondes tiennent aux pesticides ou aux difficultés
économiques de ceux qui les utilisent.
Sans
la Gironde, « l’effet » bascule dans la zone du
statistiquement non significatif
Pour
aller plus loin, A&E
a comparé les données de l’étude aux statistiques agricoles
officielles (Agreste) sur les cultures de chaque département. La
prise en compte du type de cultures ne fait pas disparaître le
lien : il serait donc faux de le réduire à un simple effet de
la vigne. Mais savoir qu’un département est viticole ne dit rien
de la santé économique de sa filière, deux vignobles pouvant très
bien traverser la même période dans des situations radicalement
différentes. Et d’autres secteurs agricoles, dans d’autres
régions, sont aussi fortement affectés par la crise que traverse
l’agriculture.
Le choix des
indicateurs
Reste
la question des indicateurs. L’IFT est un indicateur agronomique :
il renseigne sur l’intensité des traitements appliqués aux
cultures d’un territoire. Il ne mesure en rien l’exposition
réelle des personnes. C’est pourtant lui qui sert, dans l’étude,
de substitut à l’exposition de l’ensemble de la population MSA
d’un département.
Son
usage à l’échelle départementale laisse d’ailleurs perplexe.
La Vienne affiche un IFT inférieur à 0,7, alors que les Deux-Sèvres
voisines, aux cultures comparables, dépassent 5,6. La Somme, pays de
la betterave et de la pomme de terre, est à 1,6 contre 4,9 pour
l’Aisne ; le Vaucluse à 1,8 quand l’Hérault atteint 4,8.
Ces écarts ne prouvent pas que l’IFT est faux, mais ils
interdisent de l’interpréter comme la quantité de pesticides à
laquelle les agriculteurs d’un département seraient exposés.
Quant
à la population MSA, elle n’est pas composée d’utilisateurs de
pesticides. À peine la moitié des affiliés sont en activité, les
autres étant retraités, conjoints ou enfants, et parmi les actifs,
beaucoup de salariés ne manipulent jamais de produits
phytosanitaires. Comparer des départements ne dit donc rien du
risque d’une personne, comme l’étude le reconnaît. C’est
pourtant ce raccourci qui a fait florès dans les médias :
« Une
unité de pesticide en plus, c’est 10 % de tentatives en
plus. »
Le
mécanisme, enfin, reste entièrement à démontrer. L’étude ne
sait rien de l’exposition réelle des personnes ayant fait une
tentative de suicide : ont-elles manipulé des pesticides ?
Si oui, lesquels, à quelle dose, pendant combien de temps ?
Deux
explications possibles, une seule retenue
D’autres
faiblesses de l’étude mériteraient d’être relevées, mais
tenons-nous-en au seul résultat : les départements qui
utilisent durablement le plus de pesticides comptent, en moyenne, un
peu plus de tentatives de suicide hospitalisées parmi les affiliés
MSA. Admettons. Mais ces départements se distinguent aussi par leurs
productions, leurs revenus, leur endettement, leurs conditions de
travail, les crises de leurs filières et la population qui les
compose. Un département qui traite beaucoup peut aussi être un
département dont l’agriculture est sous forte pression économique.
Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, et leur étude ne permet pas
de faire la part des choses.
Des
explications contraires à celle qu’avance Armand Chatard restent
donc possibles, la plus plausible étant celle de régions cumulant à
la fois un usage important de pesticides et des difficultés
économiques ou sociales, et ce sont ces dernières qui pèsent sur
la santé mentale.
Une
instrumentalisation indigne
Qu’une
équipe de psychologues et de psychiatres, sans un seul
épidémiologiste, agronome ni toxicologue, puisse produire une
corrélation fragile, fondée sur un indicateur agronomique utilisé
comme substitut d’une exposition humaine qu’il ne mesure pas, a
déjà de quoi interpeller. Mais que le CNRS se fasse l’écho de
cette « association
observée »
dans un communiqué est beaucoup plus préoccupant.
Le
suicide des agriculteurs ne doit pas être instrumentalisé pour
alimenter, sans preuve, le procès des pesticides
Le
suicide des agriculteurs, cette tragédie qui frappe des familles
entières et que médecins et élus tentent de combattre sur le
terrain, ne doit pas être instrumentalisé pour alimenter, sans
preuve, le procès des pesticides. Non seulement on détourne ainsi
l’attention des causes réelles, mais on ajoute encore à la
détresse des agriculteurs un soupçon de plus : celui d’être
les artisans de leur propre malheur. Il est profondément déplorable
qu’un universitaire se prête à cet exercice destructeur, de
surcroît sous le sceau du CNRS.
Complément.
On lira aussi l’article
paru sur le blog Agriculture, alimentation, santé publique... soyons
rationnels , « Pesticides, suicides... et désinformation ».