« En attendant la certitude : Ce
que les investigations sur les épidémies révèlent sur la
communication stratégique », article de Marianna
Naum paru le 31 juillet 2026 dans Food
Safety Magazine.
Les investigations sur les épidémies
d'origine alimentaire se déroulent rarement de manière linéaire. À
mesure que de nouveaux éléments apparaissent, les hypothèses sont
affinées, les résultats de laboratoire sont évalués, les
investigations de traçabilité se poursuivent et notre compréhension
de l'épidémie évolue. Pour les professionnels de la sécurité des
aliments, rien d'étonnant : c'est ainsi que fonctionne la science.
L'investigation
en cours sur l'épidémie à Cyclospora nous le rappelle
une fois de plus. Les premiers résultats de laboratoire laissaient
entrevoir une conclusion avant que des preuves supplémentaires
n'apportent davantage de clarté. Au fur et à mesure de l'avancement
de l'investigation, l'attention du public s'est naturellement portée
sur les changements intervenus et leurs raisons.
Le problème est que la science et la
prise de décision suivent rarement le même calendrier.
Tandis que les investigateurs
continuent de recueillir des preuves, les acteurs de la chaîne
alimentaire prennent des décisions en temps réel : les
consommateurs choisissent ce qu'ils vont servir à leur famille, les
entreprises évaluent les impacts opérationnels et les responsables
de la santé publique déterminent la meilleure façon de communiquer
l'évolution de la situation.
Aucune de ces décisions n'attend la
fin d'une investigation. Cette réalité a des implications
importantes sur notre conception de la communication stratégique.
La science et la prise de décision
suivent des calendriers différents
La démarche scientifique est
délibérément méthodique. Les chercheurs recueillent des preuves,
évaluent les hypothèses concurrentes, vérifient les résultats de
laboratoire, effectuent des traçabilités et affinent
continuellement leurs connaissances à mesure que de nouvelles
informations sont disponibles. Les recommandations évoluent au gré
des avancées scientifiques.
En dehors du cadre de l'investigation,
le calendrier est cependant bien différent. Les consommateurs
décident si un aliment est sans danger pour leur famille, les
distributeurs déterminent si les produits doivent rester en rayon,
les fabricants évaluent les impacts opérationnels et envisagent les
prochaines étapes, les professionnels de santé décident si les
symptômes d'un patient justifient des examens complémentaires, et
les responsables de la santé publique doivent trouver un équilibre
entre la nécessité de communiquer rapidement et celle de garantir
l'exactitude de l'information. Aucune de ces décisions n'est
suspendue le temps de recueillir des preuves supplémentaires.
Comme l'a démontré l'investigation
sur l'épidémie à Cyclospora, tandis que les scientifiques
continuent d'évaluer de nouvelles preuves, les acteurs de la chaîne
alimentaire prennent des décisions en fonction des meilleures
informations disponibles à ce moment précis. Cela crée une tension
naturelle.
Les scientifiques se demandent alors,
à juste titre :
Que nous apprennent les preuves ?
Sommes-nous confiants dans ces
résultats ?
De quelles informations
supplémentaires avons-nous besoin ?
- Qu’est-ce qui reste d’incertain ?
Tout le monde se demande : Que
dois-je faire aujourd’hui ?
Reconnaître cette différence est
l’une des premières étapes vers une communication stratégique
plus efficace.
Des publics différents ; des
décisions différentes
La communication stratégique commence
souvent par un exercice classique : identifier le public.
S’agit-il de l’industrie ? Des consommateurs ? Des
professionnels de santé ? Des autorités chargés de la
réglementation ? Des médias ?
Identifier le public est important,
mais ce n’est que le point de départ. Une question plus pertinente
serait : Quelles décisions les différents publics
cherchent-ils à prendre ?
Ce changement subtil modifie notre
approche de la communication.
Les personnes ne vivent pas une
épidémie simplement comme des membres d’un public. Ils la vivent
en tant que décideurs.
Bien que tous suivent la même
investigation, les questions qu’ils se posent diffèrent. Les
consommateurs se demandent si les aliments sont sans danger à
consommer. Les acteurs de l’industrie s’interrogent sur les
conséquences de l’investigation pour leurs activités et leurs
obligations réglementaires. Les professionnels de santé cherchent à
savoir comment l’évolution des informations doit influencer la
prise en charge des patients. Les responsables de la santé publique
s'interrogent sur la manière de communiquer rapidement les données
probantes en constante évolution, tout en fournissant le contexte
nécessaire à une prise de décision éclairée.
Chaque public est confronté au
même événement. Chacun prend une décision différente.
L'investigation sur l'épidémie à
Cyclospora illustre clairement ces différences. À mesure que
les recommandations évoluent, les questions que se posent les gens
évoluent également, non pas parce qu'ils doutent des données
scientifiques, mais parce qu'ils ont besoin de comprendre ce que les
données probantes en constante évolution impliquent pour les
décisions qu'ils doivent prendre.
Lorsque la communication repose sur la
compréhension de ces décisions, il devient plus facile de
déterminer les informations nécessaires aux différents publics, le
niveau de détail approprié et la meilleure façon de fournir un
contexte pertinent.
L'objectif n'est pas de présenter
des faits différents à différents publics. L'objectif est de
fournir les mêmes données probantes de manière à étayer les
différentes décisions.
Communiquer en situation
d'incertitude
L'un des plus grands défis de la
communication en matière de sécurité des aliments est que les
investigations sur les épidémies nécessitent souvent de
communiquer avant que toutes les réponses ne soient connues. La
tentation peut être grande d'attendre que l'incertitude soit levée.
Dans de nombreuses situations, cependant, cela est tout simplement
impossible car les gens ont encore besoin d'informations.
L'investigation en cours sur Cyclospora illustre bien cette
difficulté. À mesure que les chercheurs rassemblent de nouvelles
données sont recueillies, les recommandations publiques évoluent en
conséquence. Cette évolution reflète la démarche scientifique, et
non une incohérence. Toutefois, sans le contexte approprié, une
modification des recommandations peut facilement être mal
interprétée.
L’objectif n’est pas d’éliminer
l’incertitude, mais l’objectif est de communiquer en
tenant compte de celle-ci.
Cela implique d’exposer clairement
ce qui est connu, de faire preuve de transparence sur les points
encore à l’étude et d’être prêt à expliquer pourquoi les
recommandations sont susceptibles d’évoluer à mesure que de
nouvelles données deviennent disponibles.
La plupart des personnes comprennent
que la science évolue. Ce qui suscite la frustration, ce n’est pas
le changement des conclusions, mais le fait que des personnes ne
comprennent pas pourquoi cela a changé. Fournir ce contexte aide le
public à interpréter les nouvelles informations comme s’inscrivant
dans une démarche d’investigation continue, plutôt que comme la
preuve que les communications précédentes manquaient de fiabilité.
Ainsi, la transparence quant à
l’incertitude peut renforcer la crédibilité au lieu de
l’affaiblir.
Au-delà de la diffusion
d’informations
La sécurité des aliments a toujours
reposé sur une science rigoureuse. De plus en plus, elle dépend
aussi de notre capacité à aider le public à suffisamment
comprendre cette science pour prendre des décisions éclairées,
alors même que les données continuent d’évoluer.
La communication est souvent évaluée
à l’aune de la rapidité de diffusion de l’information. La
rapidité, l’exactitude et la transparence sont toutes importantes.
Mais un autre critère mérite tout autant d’attention : les
personnes ont-elles reçu les informations nécessaires pour prendre
les décisions auxquelles elles étaient confrontés ?
Bien après que les détails de
l’investigation sur l’épidémie actuelle à Cyclospora
seront tombés dans l’oubli, les leçons de communication qu’elle
a mises en lumière resteront pertinentes. Les investigations futures
soulèveront sans doute des questions scientifiques différentes,
mais le défi en matière de communication restera sensiblement le
même : aider les personnes à prendre des décisions éclairées
alors que la science continue d’évoluer.
Les investigations sur les épidémies
nous rappellent que la communication ne consiste pas simplement à
transmettre une information d’un point à un autre. Il s’agit de
favoriser la compréhension.
Lorsque la communication stratégique
s’appuie sur une compréhension des décisions que les différents
publics cherchent à prendre, elle devient bien plus qu’un simple
vecteur d’information. Elle joue un rôle essentiel pour aider les
gens à naviguer dans des situations complexes avec plus de clarté
et de confiance.
Cette investigation finira par
aboutir, mais les leçons de communication qu’elle nous enseigne
devraient perdurer.
C’est peut-être là l’un des
enseignements les plus précieux que nous offrent les investigations
sur les épidémies, non seulement en matière de sécurité des
aliments, mais aussi quant au rôle d’une communication stratégique
et efficace pour soutenir une prise de décision éclairée.